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Décembre 2005

Pas de motoneige, pas d'argent

À Belleterre, deux des commerces les plus importants du village, la station-service et le restaurant, devront probablement fermer leurs portes si la saison de motoneige ne démarre pas d'ici quelques jours. Les 4 000 bénévoles des clubs de motoneige du Québec n'ayant pu ouvrir la moitié des 33 700 kilomètres de sentiers de la province, l'industrie touristique commence à faire le décompte des annulations et des pertes qu'elle essuiera cet hiver. « Chez nous, plusieurs collectivités en sortiront fragilisées », prédit Randa Napky, directrice générale de Tourisme Abitibi-Témiscamingue.

Belleterre est une petite communauté de 400 habitants de l'est du Témiscamingue, une région agricole. Or, les agriculteurs interdisent actuellement le passage des motoneiges sur leurs terres, afin de faire pression sur le gouvernement qui tarde à régler un problème de fiscalité municipale. « Belleterre n'est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres petites communautés, dit Randa Napky. Nous appuyons les agriculteurs, mais ce n'est pas une raison pour prendre en otage des milliers de petites entreprises touristiques qui vivent essentiellement de la motoneige en hiver. »

La saison de motoneige débute traditionnellement pendant la période des Fêtes. Or, il faut 10 jours aux bénévoles des
231 clubs de motoneigistes québécois pour préparer les sentiers. Les travaux n'ont pu commencer la semaine dernière comme prévu à cause du blocus imposé par les agriculteurs. C'est que 40 % des sentiers du réseau empiètent sur des terres agricoles et que sans droit de passage les bénévoles ont les mains liées.

« Dans ma région, les annulations se comptent déjà en milliers de nuitées, observe Richard Moreau, directeur de Tourisme Chaudière-Appalaches. Les concessionnaires de motoneiges ne vendent plus aucun véhicule depuis deux mois et plusieurs restaurateurs sont désespérés, parce que leur achalandage hivernal est essentiellement constitué de motoneigistes, comme pour le quart des restaurants de la province. Nous avons identifié une soixantaine d'entreprises susceptibles de déclarer faillite si le problème ne se règle pas. »

La région de Chaudière-Appalaches, qui englobe la Beauce, la région de l'Amiante et la Côte-sud de Québec jusqu'à Saint-Jean-Port-Joli sert de porte d'entrée à des milliers de motoneigistes américains qui viennent pratiquer la motoneige chez nous, parce que le Québec déploie le plus formidable réseau de sentiers entretenus d'Amérique du Nord et que les conditions d'enneigement sont meilleures que chez eux. Les Américains qui comptaient faire vrombir leurs engins sur nos sentiers pendant les Fêtes ont décidé d'aller ailleurs. Tourisme Chaudière-Appalaches a dépensé 500 000 $ pour faire la promotion de l'activité sur les marchés américains et européens. Richard Morneau croit que si le conflit perdure, l'investissement aura été fait en pure perte.

Dans les Cantons-de-l'Est, où les retombées de la motoneige sont évaluées à 26 millions (sans compter les 21 millions générés par le quad hivernal, car les agriculteurs interdisent également le passage aux quatre-roues), on parle de catastrophe imminente. Même discours de panique dans trois régions- Québec, Charlevoix et le Saguenay-Lac-Saint-Jean- qui ont mis leurs efforts de marketing en commun sous le label Destination motoneige. Là-bas, on évalue les pertes anticipées à 72 000 nuitées et le manque à gagner à 127 millions : 98 millions du côté des touristes québécois, 12 millions des Américains et 17 millions des clientèles européennes, ontariennes et mexicaines qui viennent au Québec en hiver pour pratiquer la motoneige.

Car cette activité, que d'aucuns trouvent bruyante et polluante, est pratiquée par 800 000 Québécois. Selon une étude Zins Beauchesne portant sur la saison hivernale 2000/2001, elle génère quelque 752 millions en retombées économiques directes, dont un quart de milliard injecté par les touristes étrangers. Les touristes européens, à eux seuls, sont responsables de 132 000 journées de location de véhicule. C'est, avec le ski, l'activité qui attire le plus de touristes chez nous, en hiver. La ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, qui est aussi responsable de la Gaspésie, une autre région où des dizaines d'entreprises touristiques comptent sur la motoneige, a laissé entrevoir que le gouvernement réglerait bientôt le litige. Des dizaines de milliers d'emplois en dépendent.

Auteur : André Désiront

Source : La Presse, 21 décembre 2005, p. ACTUEL 6